SOMMAIRE
Pourquoi la Figue, et comment ?
DOSSIER : Jouez des farces !
Qu’est-ce que la farce ?
"L’équivalent moderne le plus juste", entretien avec Bernard Faivre
Jouer des farces aujourd’hui ?
Bibliographie
Supplément : Martin de Cambrai.
Pourquoi la figue, et comment ?
Notre titre a intrigué : pourquoi la Figue amère ? J’ai pensé alors au titre d’un poème de Francis
Ponge, Comment une figue de paroles et pourquoi, que j’ai saisi, déformé, pour répondre.
Si le jeu de mots sur l’adjectif, en rapport avec le nom de la compagnie, n’a échappé à personne, le choix de la figue restait obscur. Le figuier n’a pas de
fleur, ou plutôt sa fleur est enfermée dans la figue ─ c’est ce qui craque sous la dent lorsque vous mordez le fruit (ce terme est d’ailleurs impropre) ─, à l’image du théâtre du Moyen Age et de
la Renaissance : la beauté de ce théâtre (sa fleur) en est cachée, et c’est en mordant (la remise en jeu étant finalement une morsure dans un texte) qu’on en découvrira la
saveur…
Le combat, entamé par nous et d’autres, sera gagné lorsqu’on jouera partout ces pièces comme celles des siècles postérieurs. Pour cela, vous qui nous lisez, en
Roussillon et en Provence, en Bretagne ou à Paris, saisissez ces textes, jouez-les, ou proposez-les à des gens de théâtre !
Dans notre numéro 1, nous avons essayé de montrer que ce théâtre était ─ et reste ─ éminemment théâtral. La farce, que nous présentons dans ce numéro, en est la
preuve ; c’est pour cela que nous vous proposons de jouer des farces !
Martine CLEMENT.
« L’EQUIVALENT MODERNE LE PLUS JUSTE »
Entretien avec Bernard Faivre
[…]
Une fois son travail d’éditeur terminé (65 farces en 12 tomes, chez Droz), André Tissier a proposé, toujours chez Droz, la
transcription en français moderne de ces pièces. Dans le premier tome de votre édition, vous employez le terme de traduction : pouvez-vous nous
éclairer sur cette différence ?
Je ne comprends pas ce que veut dire transcription en français moderne : ou bien on garde le texte, ou bien c’est du français
moderne. Dans la rue, je n’ai jamais vu quelqu’un insulter quelqu’un d’autre en le traitant de « sot », par exemple…
Soyons clair : si vous mettez entre les mains d’une personne un texte du XVe siècle, même avec une orthographe
modernisée, il ne comprendra pas. Aujourd’hui, un texte du XVe siècle est une langue étrangère. C’est quelque chose qu’on ne peut plus lire de manière suivie, à moins d’avoir une
formation minimale au moyen français.
Le propos de Tissier est de dire que la langue des farces c’est la langue de Rabelais, et que la langue de Rabelais est
accessible…
La langue de Rabelais n’est plus compréhensible. Pour Rabelais aussi, on trouve des éditions avec une traduction. J’ai choisi le terme
de traduction parce que je ne voulais pas du terme d’adaptation. Je revendique la fidélité au texte : je cherche à traduire donc, c’est-à-dire à trouver l’équivalent moderne le plus juste
par rapport au texte. Après cela, je suis tout à fait prêt à discuter pour savoir si je suis allé trop loin ou pas assez…
Justement, un exemple parmi tant d’autres. Dans la Cornette, un personnage ayant assisté à une dispute la commente ensuite en
disant : « Ils ont bien jouté. » Vous traduisez par : « Ce fut un beau match. » Ne craignez-vous pas l’anachronisme ?
Je donnais tout à l’heure l’exemple du mot « sot », je pourrais en donner d’autres… l’éternel problème étant que de nombreux
mots ont changé de registre de langue… La question de l’anachronisme est une question qu’on est obligé de se poser de manière permanente, comme dans toutes les traductions. La question se pose
particulièrement lorsqu’on se trouve face à une métaphore. Dans votre exemple, ce qui occupait dans notre mentalité moderne la case conceptuelle de ce qui était la joute chevaleresque était du
domaine sportif ; et dans le domaine sportif, le mot « match » arrive très vite. Le terme « joute » me paraît trop recherché aujourd’hui, surtout dans la bouche d’un
valet.
Je reconnais que, par rapport à toute une tradition universitaire trop sage, pudibonde, castratrice finalement (surtout par rapport aux
farces !), j’ai plutôt eu tendance à utiliser un langage qui est peut-être dans certains cas un peu trop vulgaire par rapport à celui du XVe siècle. Mais j’ai tendance néanmoins à
croire qu’aujourd’hui nous sommes plutôt mal placés pour juger du registre exact de ce langage du XVe siècle. Et puis, même s’il ne s’agit pas de dire qu’il n’y a aucune recherche
stylistique, la farce est moins recherchée que d’autres genres. A cet égard, il me semble donc que ce qui est prioritaire c’est de respecter la force de la situation théâtrale, force qui commande
une immédiateté de compréhension par le spectateur.
Un autre de vos choix me paraît intéressant : celui de garder, comme dans les textes, l’octosyllabe. C’est une pratique assez
rare dans la traduction du théâtre médiéval…
La raison fondamentale de ce choix, c’est le rythme. Plus je réfléchis sur le théâtre, plus j’ai le sentiment qu’énormément de
choses passent par le rythme. Dès qu’on triche avec le rythme d’un texte, on triche avec le texte.
Mais ne pensez-vous pas qu’avec la prose vous pouviez garder ce rythme ? La prose comporte moins de
contraintes…
C’est qu’il y a autre chose avec la prose : le travers de tout expliquer, et donc d’allonger. L’octosyllabe est un garde-fou
précieux contre cela. Dans beaucoup de traductions avec le texte en regard, on constate souvent que la traduction est plus longue que le texte : par exemple, lorsqu’un mot cumule deux
valeurs, la tentation est de mettre deux mots pour arriver à restituer les deux valeurs. C’est une démarche qui se défend mais, pour moi, c’est une démarche qui aboutit théâtralement à aplatir le
texte, alors qu’un texte de théâtre, justement, ne supporte pas l’obésité.
Conserver le rythme du vers médiéval, ce n’est pas seulement veiller à ne pas aplatir le texte, c’est aussi une protection contre ce
que j’appelle le faux réalisme de la farce. La farce n’est pas, comme on dit souvent, une photographie de la vie quotidienne. La houle rythmique renvoie clairement au spectateur qu’on est au
théâtre, que c’est un jeu de théâtre, avec sa langue de théâtre, langue populaire mais dans un rythme particulier, même si la métrique dans la farce est souple.
[…]
Le travail de dépoussiérage que vous avez opéré sur les farces ne serait-il pas nécessaire avec ces autres textes, dans une
traduction qui aurait le souci de la pratique théâtrale ?
Ça peut être une question. Mais ça pose d’autres problèmes… J’ai traduit cinquante vers du Jeu de saint Nicolas, ça résistait beaucoup
plus et j’ai arrêté : je n’étais pas satisfait. La question du rythme, par exemple, se pose en d’autres termes : c’est une langue qui nous est davantage étrangère. Je ne dis pas que ce
n’est pas possible, je pense qu’il y a trop de choses qui nous échapperaient… Ça peut permettre de faire redécouvrir des textes… Pour ma part, ça ne m’intéresse pas de faire un travail de
traduction pour mon tiroir ; je le ferais si ça répondait à une demande forte d’une maison d’édition, ou d’un théâtre…
Propos recueillis par J.-A. MAZAUD.
Bibliographie sommaire :
« La Piété et la Fête », in le Théâtre en France, dirigé par Jacqueline de Jomaron, Armand Colin, 1992 (en
Livre de Poche, collection « la Pochotèque »).
Répertoire des farces françaises, des origines à Tabarin, Imprimerie Nationale Editions, collection « le Spectateur français », 1993.
Les Farces – Moyen Age et Renaissance, textes et traductions : tome I (10 farces), 1997, tome II (7 farces), 1999, Imprimerie Nationale Editions.
BIBLIOGRAPHIE
Toutes les farces se trouvent classées avec précision dans un outil indispensable pour quiconque s’intéresse à la farce :
Bernard FAIVRE, Répertoire de farces françaises. Des origines à Tabarin, Imprimerie Nationale Editions, coll. « Le spectateur français »
(1993).
La plus récente édition de farces est celle d’André TISSIER :
Recueil de farces, Droz (12 tomes, comprenant 65 farces, de 1986 à 1998). Un XIIIe tome est paru en 2000 : c’est un index avec des
corrections, etc.
Tissier a proposé une « transcription en français moderne de ces farces » :
Farces françaises de la fin du Moyen Age, Droz, 4 tomes (1999).
Bernard FAIVRE a lui-même publié textes et traductions de seize farces, en attendant le 3e tome :
Les Farces. Moyen Age et Renaissance, Imprimerie Nationale Editions, 2 tomes (1997 et 1999).
Jean-Albert MAZAUD a établi un premier répertoire de farces qu’il a montées (dans ce cas, l’année des représentations est indiquée entre parenthèses) ou souhaite
monter : ce sont des pièces qui lui semblent les plus intéressantes, pour diverses raisons, mais certaines ont sûrement été injustement écartées. Au total, 34 farces, dont 7
jouées :
Le Cuvier (2000), Colin qui loue et dépite Dieu en un moment.
Martin de Cambrai (2001), Le Retrait (2001), Un amoureux, les Trois amoureux de la croix, le Badin qui se
loue, Celui qui se confesse à sa voisine, Frère Guillebert, le Patinier, le Galant qui a fait le coup.
Jenin, fils de rien.
Le Bateleur (2001).
Le Chaudronnier (2000), Jehan qui de tout se mêle, Tarabin-Tarabas.
Cauteleux, Barat et le vilain, la Confession du brigand au curé, le Pourpoint rétréci.
Le Pâté et la tarte (2001), l’Aveugle et le boiteux, les Coquins, le Garçon et l’aveugle.
Le Pet, Maître Pierre Pathelin, le Nouveau Pathelin, le Testament de Pathelin.
Maître Mimin étudiant, Maître Mimin qui va à la guerre.
Deux francs-archers qui vont à Naples.
La Fontaine de Jouvence.
Les Oiseaux (2000).
Enfin, pour ceux qui souhaitent mieux connaître le genre, on conseillera deux excellents ouvrages :
Charles MAZOUER, le Théâtre français au Moyen Age, SEDES (1998).
Bernard FAIVRE, « La Piété et la Fête », in le Théâtre en France (dir. Jacqueline de JOMARON), Le livre de Poche/la Pochotèque,
« Encyclopédies d’aujourd’hui » (1993).
Pour une approche théorique :
Bernadette REY-FLAUD, la Farce ou la machine à rire. Théorie d’un genre dramatique (1450-1550), Droz (1984).
Pour une approche concrète et moderne de la farce, un très bon numéro d’une revue :
« La farce. Un genre médiéval pour aujourd’hui ? », études réunies par Bernard FAIVRE, Etudes théâtrales, n° 14 (1998).