Mercredi 13 juin 2007


LE CHAUDRONNIER
 
 
Farce nouvelle, très bonne et fort joyeuse, à trois personnages :
 
Guillemin
Hannin
Le Chaudronnier
 
Farce anonyme de la fin du Moyen Age,
traduite par Jean-Albert MAZAUD.
 
 

 
En réparant des souliers, Guillemin chante une chanson d’amour joyeuse. Entraînée par celle-ci, il abandonne son ouvrage en continuant de chanter, lorsque Hannin entre.
 
HANNIN
Celui-là ! Etes-vous, par saint Côme, le bouffon des bouffons ?
 
GUILLEMIN
Ah ! ma femme, à ce que je vois, vous voulez me dompter.
 
HANNIN
Eh ! par mon âme, Jean du Bois, vous n’avez pas d’argent chez vous, et vous voulez toujours chanter !
 
GUILLEMIN
Ne vaut-il pas mieux chanter qu’engendrer la mélancolie ?
 
HANNIN
Il vaudrait mieux réparer vos souliers, au lieu de penser à vos folies.
 
GUILLEMIN
Vous voilà bien rabat-joie !
 
HANNIN
Si je le suis, beau saint Couillon !
 
GUILLEMIN
Truie !
 
HANNIN
Mauvaise langue !
 
GUILLEMIN
Vieille…
 
HANNIN
… merde !
 
GUILLEMIN
A ta barbe !
Vous l’entendez, l’ordure, comme elle est gracieuse ?
 
HANNIN
Vous l’entendez, l’oiseau, comme sa chanson a la note mélodieuse ?
 
GUILLEMIN
Ma foi, je crois qu’elle est envieuse de m’entendre si bien chanter.
 
HANNIN
Moi, envieuse d’entendre ta grande gueule braire comme un âne ? ! Quand notre truie est en chaleur et grogne dans l’étable, sa chanson est plus agréable que la tienne, ni plus ni moins.
 
GUILLEMIN
Que le compliment est bien tourné, Anne, ma sœur Anne !
 
HANNIN le menace
Comme c’est bien dit, gros Guillaume !
 
GUILLEMIN
Eh bien, frappe ! N’hésite pas !
 
HANNIN le frappe
Notre-Dame, non !
 
GUILLEMIN
Si je trouve un bâton, je te ferai parler plus bas.
 
HANNIN
Qui ? toi, nourrisson ? Je te crains bien, couille molle ! Cul foireux ! Gros bide !
 
GUILLEMIN
Gros bide ! Et toi, ordure, on t’appelle Pue-du-bec !
 
HANNIN
Et toi, grand calife de Débanda !
 
GUILLEMIN
Tu pues le musc !
 
HANNIN
Et toi, la sauce moutarde !
 
GUILLEMIN
Tu es débile !
 
HANNIN
Tu veux faire le beau ?
 
GUILLEMIN
Et toi, la belle ?
 
HANNIN le frappe
Ta gueule !
 
GUILLEMIN
Tu m’as frappé, vieille sorcière ? Tiens, un coup de boule !
 
Le couple se bat. Peu à peu, Hannin prend le dessus, Guillemin s’écroule à terre.
 
GUILLEMIN
Saint Maur, j’ai vécu la Passion du Christ. Par saint Copin, je suis mort…
 
HANNIN
Victoire et domination des femmes, à qui revient le pouvoir.
 
GUILLEMIN
Quelle honte ! Mais ce serait pire que de continuer à jouer avec ton caquet.
 
HANNIN
Victoire aux femmes, quelle joie !
 
GUILLEMIN
Pas en tout.
 
HANNIN
Et en quoi donc ? A bavarder ou à médire ? Par mon âme, va le crier : je ne crains aucune femme de la ville pour caqueter ou plaider.
 
GUILLEMIN
De cela, il n’y a aucun doute. Femme gagnera toujours à caqueter. On verrait plutôt Lucifer devenir ange salutaire qu’une femme s’arrêter et se taire, ou même essayer…
 
HANNIN
Par Dieu, chiche, crâne d’œuf !
 
GUILLEMIN
Quoi ? Sans remuer ta caboche ?
 
HANNIN
Ni lèvre, ni paupière.
 
GUILLEMIN
Je mise deux balles.
 
HANNIN
Saint Maur, je ne bougerai pas d’un poil ; je serai toujours maîtresse de moi.
 
GUILLEMIN
Bien, dîtes ce qu’il faut faire.
 
HANNIN
Restez assis là, sans parler, pas même à clerc ou prêtre, muet comme un crucifix. Et moi, malgré mon envie, je ne l’ouvrirai pas plus qu’un bonze en méditation.
 
GUILLEMIN
Voilà qui est bien dit.
Qui perdra, écervelée, paiera en plus une soupe grasse.
 
HANNIN
Chut ! Ne remuez plus !
 
Long temps dans le silence.
 
Puis, entre le chaudronnier.
 
LE CHAUDRONNIER
Chaudronnier ! Chaudron, chaudronnier ! Qui veut ses poêles refaire ? C’est le moment d’aller crier : Chaudron, chaudronnier !
Messieurs-dames, pour un trou je fais toujours une pierre deux coups. Où dois-je aller ? Ici ? Je suis bon ouvrier.
Holà, ho ! Il n’y a personne ici ?
Ah ! mais si, diable, en voici deux. Dieu vous garde ! Mademoiselle, n’avez-vous pas chaudron à refaire ? Vous m’entendez ? Ho ! jeune dame, parlez-nous. Elle est sourde ou lourde, à loucher comme ça ? Ho, madame ! Que Dieu m’aide, je crois qu’elle est maboule.
Et vous, maître – toutes mes amitiés –, n’avez-vous pas chaudron à rafistoler ? Ho ! patron, êtes-vous sourd, muet ou idiot ? Par la chair Dieu, il ne dit mot, et pourtant me fixe de ses grands yeux. Mais je renie mes outils si je ne lui ouvre pas la bouche.
Ho ! Jeannot, t’as gobé une mouche ? Tu joues au Roi du silence ? Il ne remue lèvre ni dent. A y bien regarder, on dirait une statue – un saint Nicolas de village, voilà ce qu’il est, ou plutôt un saint Côme. Non, vous serez saint Pierre de Rome !
Il transforme Guillemin en saint de carnaval, en utilisant ses outils et ustensiles.
Vous aurez une barbe de foin… et quelque chose dans les mains… ceci en guise de diadème… et pour la crosse voici cette belle cuillère… dans l’autre main, au lieu de la bible, vous porterez un pot de pisse… Mon Dieu, qu’il est beau à voir ! Gloire au très gracieux sire !
Saint benoît, gardez-vous de rire : le miracle en serait gâté.
Afin qu’il soit plus beau, avec mes douillettes et délicates pattes, je vais lui peinturlurer son doux et précieux museau. Ah, mon Dieu, qu’il est beau ! Saint Couillu, je vous adore !…
Mais que diable ont-ils dans la gorge ? Ils ne remuent pas d’un poil.
Ho ! mademoiselle hautaine, qui êtes si proprette, Dieu vous garde ainsi, ma brunette ! Je vous en prie, ma mignonnette, parlez-moi un petit peu, appelez-moi votre ami, avec le sourire.
Hé, vous faites la fière, mais par la chair Dieu, je vous ferai parler, l’un ou l’autre, comme je l’entends.
Ah, par mon âme, elle ressemble à Vénus la déesse, avec sa petite gueule ! Dieu, je n’y tiens plus : ma mie, laissez-moi vous caresser…
Vous avez la peau douce, et vous êtes patiente, délicate… Elle se laisse faire plaisamment ! Par Dieu, petite gueule d’amour, je vais te prendre et te baiser !
 
GUILLEMIN
Le diable t’emporte, gros queutard !
 
LE CHAUDRONNIER
A moi ! Ma tête ! Il m’a tué !
 
GUILLEMIN
Tant mieux, saint Jean ! Prends ça encore !
 
HANNIN
Notre-Dame, tu as perdu. Je suis restée maîtresse de moi.
 
GUILLEMIN
Viens là, toi, viens là, putain !… Pourquoi te laisses-tu baiser par ce gros queutard ?
 
HANNIN
Pour gagner le pari, pardi ! Devais-je, par mon impatience, perdre la face ?
Ce qui est dit est dit.
 
GUILLEMIN
C’est vrai. Allons boire.
 
HANNIN
Allons-y, mais, victorieuse, j’ordonne que le chaudronnier nous accompagne.
 
GUILLEMIN
Par mon âme, il ne viendra pas !
 
HANNIN
Et par mon âme, il viendra, même si tu es jaloux…
 
GUILLEMIN
Puisque c’est ainsi, venez. Mais de la baiser, abstenez-vous…
 
LE CHAUDRONNIER
J’ai encore tous les os broyés...
Bonnes gens, qui nous regardez, venez boire le pari. Et souvenez-vous, pour l’annoncer partout, que les femmes que vous savez ont encore gagné !
 
HANNIN
Dame, évidemment !
 
GUILLEMIN
Allons jouer de la mâchoire et picoler à la taverne. Gens d’en haut et gens d’en bas, venez tous, je vous en prie, partager deux pichets de vin qui seront vite bus. Ce sera avec plaisir !
 
 


Toute reproduction interdite sans autorisation.
Par jam - Publié dans : Mes traductions
Ecrire un commentaire - Voir les commentaires - Recommander
Retour à l'accueil

Mon actu


Mai 2009
* Représentations des Dits du Roussillon, des Affabulations de Vieulou, spectacles professionnels.
* Ecriture : Pleine saison, et Une saison en enfer et ailleurs, théâtre
;De retour au
  pays, roman.
* Traductions : fabliaux du Moyen Age, monologues dramatiques du XVe siècle.

Recommandez

Créer un blog sur over-blog.com - Contact - C.G.U. - Rémunération en droits d'auteur - Signaler un abus