Sommaire
Pourquoi un Atelier médiéval et renaissant ?
DOSSIER : le théâtre médiéval français.
Survol d’un théâtre polymorphe.
Entretien avec Charles Mazouer (voir extrait
ci-dessous).
TEXTE : la farce du Chaudronnier.
Le Chaudronnier, chef-d’œuvre du théâtre
médiéval.
Texte et traduction.
« RETIREZ DONC CES TEXTES
DES RAYONS DES BIBLIOTHEQUES »
Entretien avec Charles MAZOUER (extraits)
[…]
Dans votre introduction, vous employez un terme heureux à propos du théâtre du Moyen Age : vous évoquez
« la polyphonie » de ce théâtre. Qu’entendez-vous par là ?
Cette image musicale peut recevoir plus
d’un sens.
Elle symbolise d’abord la diversité de la vie théâtrale pendant la
période médiévale – diversité qui combine les contrastes et même ce qui pourrait paraître à nos yeux d’irréductibles oppositions pour faire sonner la musique propre de ce théâtre. Je ne reviens
pas sur le thème de l’unité, abordé à propos de la question précédente. La même civilisation chante et prie Dieu, catéchise le spectateur ; mais elle le fait rire aussi, en ignorant
carrément l’ordre religieux ou en le contestant quand elle le tourne en dérision. Cela est très visible entre 1450 et 1550, période où la forte unité du
théâtre est assurée, avec les mystères d’un côté (qui comportent en eux-mêmes comique et dérision) et de l’autre un théâtre profane qui fait rire du sacré, et s’en moque. Est-il besoin de
préciser que les mêmes spectateurs assistaient au mystère et à la farce ?
Polyphonie pourrait s’entendre en un autre sens, plus général et valable pour tout théâtre. Le théâtre est polyphonique dans
la mesure où il est entreprise collective, où plusieurs voix concourent à la réalisation de la partition. Au Moyen Age, il faut l’initiative des édiles ou des confréries, l’accord et l’aide de
l’Eglise, le travail du fatiste (celui qui rédige le texte des dialogues), l’art des menuisiers, charpentiers, peintres, décorateurs et autres inventeurs des « secrets » (trucs et
machinerie), labeur des acteurs (tous des amateurs)… et participation des spectateurs, qui assistent aux spectacles avec leur foi, leur émotivité, leur rire. Un spectacle de mystère dans la cité
médiévale est assurément polyphonique !
[...]
Nous avons décidé justement, à l’Amer, de jouer ce théâtre oublié, voire méprisé. Pensez-vous qu’il soit théâtralement intéressant
de monter ces textes anciens, autre approche de la pratique théâtrale, ou seront-ils à jamais reléguer dans les rayons obscurs de quelques bibliothèques ?
Cette question complète la précédente et la précise heureusement en mettant en valeur la pratique théâtrale. Un théâtre ancien peut
ou non intéresser nos contemporains. Mais je crois que les comédiens auraient beaucoup à apprendre en jouant ces textes médiévaux. L’acteur y était soumis à des contraintes qui l’obligeaient à
une pratique différente. Le plein air par exemple, ou l’immensité des lieux scéniques, ou la nécessité de faire avec un public qui entendait et voyait mal, ou qui était indiscipliné, ou qu’il
fallait émouvoir et faire rire… Nous ne savons rien de la pratique réelle des acteurs médiévaux, qui étaient le plus souvent des amateurs. Mais ils avaient une manière de jouer propre qui
constituerait certainement un enrichissement pour l’acteur contemporain. Encore une fois, il s’agissait avant tout d’œuvres à jouer, l’art de l’acteur reposant davantage sur le jeu corporel que
sur la mémoire du texte.
Retirez donc ces textes des rayons des bibliothèques et mettez-les en bouche, en
corps, installez-les dans l’espace d’une scène moderne !
Charles Mazouer a publié en 1998 le Théâtre
français du Moyen Age aux éditions SEDES. Les craintes qu'il exprime dans l'entretien ont trouvé depuis une issue heureuse : dans quelques mois, le Théâtre français de la
Renaissance sera publié aux éditions Champion.