Dimanche 27 mai 2007

Le projet initial de l'Amer est de faire revivre le théâtre et la littérature orale du Moyen Age et de la Renaissance. Ce choix ne va pas sans recontrer de multiples problèmes.

 

Premier problème : la crédibilité

Le premier écueil d'un tel projet est de taille : des compagnies de théâtre ou des conteurs, qui soi-disant s'attèlent à ce répertoire, ne font, dans la plupart des cas, que reproduire des clichés sur ces périodes et leurs productions artistiques.

Ainsi, des cracheurs de feu succèdent à des "jongleurs" (dans l'acception contemporaine et non médiévale) ou des bouffons sortis tout droits d'une pièce romantique, des farceurs qui n'en ont que le nom jouent des textes rafistolés, mal traduits ou massacrés par une adaptation maladroite, ou, pire, interprétent leurs propres textes véhiculant tous les poncifs qui trainent à la télévision, dans certains livres ou sites de la toile, dans la mauvaise bande dessinée ou le cinéma...

Une compagnie qui déclare vouloir défendre ce répertoire passe aux yeux des professionnels, des responsables culturels (DRAC, par ex) et des élus, pour des charlatans qui font du théâtre bas de gamme. Quant au public, il peut avoir la même réaction, ou croire que ce théâtre n'est qu'ennuyeux.

La réponse de l'Amer à cet état de fait qui ne peut que lui nuire a été, dès l'origine, d'opérer un retour aux textes. Si des professionnels du théâtre, quelques responsables culturels et quelques élus, ainsi qu'un large public, ont vu en quoi ce théâtre recèle de richesses et de chefs-d'oeuvre, nous sommes encore loin du compte pour faire accepter ce répertoire dans les mentalités collectives, au même titre que le répertoire classique ou le répertoire contemporain. Il y a là, au-delà de l'enjeu esthétique, un enjeu culturel, puisque méconnaître ce répertoire c'est méconnaître une partie de notre patrimoine et de notre culture.

 

Deuxième problème : l'accessibilité des textes

Ce choix du retour aux textes pose de sérieux problèmes : où les trouver ?

Des universitaires publient des textes, il est vrai. A. Tissier a par exemple publié un recueil de farces contenant pas moins de 12 tomes ! M. Runnals a édité un certains nombres de mystères, J. Koopmans a recueilli les fabuleux sermons joyeux... Mais il faut reconnaître que cet effort, fait avec la grande rigueur intellectuelle qui caractérise ces universitaires et d'autres, est extrêmement partiel : ce n'est pas une mer fermée qui est face à nous, c'est un océan ! Malheureusement, dans bon nombre de cas, les textes sont édités dans des éditions coûteuses.

De plus, la langue pose des problèmes manifestes : ancien français ou moyen français sont difficilement accessibles au plus grand nombre. Il faut donc traduire. Là encore, des efforts importants sont faits : B. Faivre a publié et traduit efficacememnt des farces à l'Imprimerie Nationale, l'excellent J. Dufournet fait un travail remarquable chez Garnier-Flammarion en traduisant entre autres quelques pièces de théâtre, chaque édition de poche a sa collection de fabliaux... Néanmoins, si les éditions sont rares, les traductions le sont encore plus !

Dans ce cas, comment s'étonner que le public ignore ce répertoire et ne se fie qu'aux clichés qu'on lui présente ?

La réponse de l'Amer a été et demeure la recherche de ces textes et leur traduction dans un français contemporain. En effet, nous pensons que jouer dans le texte pourrait nuire à ces textes, car ils demeureraient obscurs pour un bon nombre de spectateurs.

Nous cherchons à être le plus proches du texte en trouvant les équivalents modernes aux expressions médiévales, en tâchant d'éviter les anachronismes ; mais nous cherchons avant tout à rendre toute la vigueur de cette langue, nous traduisons pour la scène, pour l'oreille et l'intelligence du public, au risque parfois de quelques entorses (mais ces entorses à la lettre ne sont rien si l'esprit demeure...).

L'Amer s'est donc lancé dans un travail de traduction important : fabliaux, dits, farces, sotties, moralités, sermons joyeux ont été traduits et, la plupart du temps, joués. De nombreux spectateurs nous ont dit qu'ils étaient étonnés de la liberté de ton de certains textes, voyant le Moyen Age comme une période noire corseté par l'Eglise : en effet, comment ne pas s'étonner, lorsqu'on a ces représentations mentales, de l'homélie de Renart, tué par Ysengrin lors d'un duel, par l'âne Bernard (qui fait, au lieu de l'éloge du mort, une apologie de la sexualité libre !), ou du Sermon joyeux de saint Jambon et de sainte Andouille racontant leur martyre dans une taverne avec la rigueur du sermon d'Eglise ? ! 

 

Troisième problème : la compréhension

 Notre travail n'est donc pas vain : en plus de divertir notre public, nous nous efforçons de faire refluer les clichés ! L'effort est donc à poursuivre.

Mais cet effort linguistique ne serait rien sans une traduction dramaturgique et scénographique de ces textes. Là encore, les représentations vues par nous sont soit vulgaires, soit trop sages : metteurs en scène et acteurs pensent que s'agiter et faire du bruit suffise pour donner vie à ces textes, ou les jouent "castrés" de toute scatologie et sexualité.

Jean-Albert Mazaud, pour avoir travaillé le répertoire du XXe siècle en tant qu'acteur comme en tant que assistant du metteur en scène Benjamin Sisqueille, relit le théâtre ancien à l'aune de ce siècle qui a fait, surtout après la Seconde Guerre mondiale, exploser les cadres rigides du classicisme, que le romantisme n'avait que partiellement attaqué ; le théâtre Dada et le théâtre surréaliste, le théâtre dit de l'absurde (Beckett, Ionesco, Vian, Genet, Arrabal et tant d'autres...), le cabaret (par exemple, l'excellent Karl Valentin, brillant interprète de ses textes dans l'Allemagne des années 1920) ou le café-théâtre actuel (Coluche bien sûr, mais pour citer des noms actuels Elie Semoun, Cartouche, J.-M. Bigard...) aident aussi à mieux comprendre le théâtre médiéval et renaissant : un théâtre libre, soumis à aucune règle, aucune contrainte (sinon celle de la censure pour certaines pièces...).

Les apports théoriques et pratiques d'Antonin Artaud, de Jerzy Grotowski, d'Eugénio Barba sont aussi fondamentales dans la démarche de J.-A. Mazaud, qui n'hésite pas à métisser ces apports en allant du côté de Meyerhold, de Brecht, de Piscator... Ces praticiens ont parfois cru inventer des choses qui préexistaient au Moyen Age et à la Renaissance, période où de nouvelles formes s'inventaient en France ; ainsi, le grand metteur en scène Peter Brook fait évoluer ses acteurs dans un "espace vide", comme les farceurs du XVe siècle...

Notre volonté à l'Amer est donc de faire circuler ce souffle, cette liberté sur les scènes d'ajourd'hui. Reprenant à son compte une remarque du grand musicien Jordi Saval, qui nous fait découvrir le répertoire musical baroque, J.-A. Mazaud indique :

"Je fais du théâtre contemporain. Du théâtre contemporain avec un répertoire ancien, certes. Mais du théâtre contemporain. J'ignore comment jouaient les acteurs aux XVe et XVIe siècles, je sais seulement que c'étaient des hommes de tréteaux, des bateleurs qui n'avaient guère le temps de faire gamberger les spectateurs. Ce qui ne veut pas dire qu'ils ne les faisaient pas réfléchir. Mais instruire en divertissant et inversement, tel devait être leur crédo. C'est dans cet esprit que j'aborde ces textes, en me demandant comment rendre compréhensible un théâtre d'il y a cinq siècles. Je n'ai qu'une seule réponse, qui est en même temps une interrogation à chaque fois : faire du théâtre pour des gens d'aujourd'hui. Du théâtre contemporain, actuel, qui dit quelque chose aux spectateurs.  Je ne joue pas une sottie (théâtre politique de la fin du Moyen Age) pour jouer un sottie, je joue une sottie pour dire quelque chose du monde et du théâtre d'aujourd'hui."

 

Notre triple interrogation nous amène à revendiquer une démarche rigoureuse, sérieuse, vivante, contemporaine dans notre travail. Aidez-nous à faire vivre cette démarche, en venant voir nos spectacles, en nous programmant, en venant nous rejoindre (acteurs professionnels, acteurs amateurs, professeurs ou étudiants...). Ce théâtre est avant tout le vôtre !

Par jam - Publié dans : Ma démarche théâtrale
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Mai 2009
* Représentations des Dits du Roussillon, des Affabulations de Vieulou, spectacles professionnels.
* Ecriture : Pleine saison, et Une saison en enfer et ailleurs, théâtre
;De retour au
  pays, roman.
* Traductions : fabliaux du Moyen Age, monologues dramatiques du XVe siècle.

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